Gares : mentionner les enfants ne suffit pas. Leur dédier un mètre carré, non plus !

Gares: mentionner les enfants ne suffit pas. Leur dédier un mètre carré, non plus!

Septembre 2026
Lecture: 5min

Entretien Ghita Bansar - retranscription par Charlotte Canet

Master 2 à l'Ecole d'Urbanisme de Paris, spécialité environnements urbains

le 07/07/2026 en visio - Durée 1h

Dans le cadre de son mémoire intitulé: "La place des enfants dans la gare contemporaine. Une analyse des logiques de conception, d’exploitation et d’usages à partir du cas de la gare Montparnasse.", Charlotte Canet nous a contacté pour échanger avec Ghita Bansar sur la place accordée aux enfants dans la conception et l’exploitation des gares, et de manière générale comment nous pourrions questionner le modèle dominant de production des espaces ferroviaires ?

Pour elles, voici des pistes concrètes:

Partir d'un besoin, pas d'un mètre carré libre. Un espace enfants né d'une opportunité disparaît au premier arbitrage.

Signaler à hauteur d'enfant, dès le parvis et le long des parcours principaux.

Soigner les ruptures du parcours: escaliers mécaniques, changements de niveau, accès aux quais, pour les rendre plus faciles et plus ludiques à franchir.

Offrir des assises visibles et suffisantes, et traiter l'acoustique : c'est ce que les familles demandent en premier.

Miser sur l'affordance : des lieux qui invitent naturellement à explorer, plutôt que des zones cloisonnées « là où ça ne gêne pas les flux ».

Nuancer la sur-sécurisation systématique. C'est en expérimentant que l'enfant construit ses repères, son autonomie et son rapport futur au train.

Aucune de ces actions ne demande une « gare pour enfants ». Toutes rendent la gare plus habitable pour chacun.

Charlotte Canet a retranscrit cette discussion à travers l'article suivant que nous vous laissons découvrir:

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" Ghita Bansar est architecte diplômée d'État. Après une dizaine d'années en agence d'architecture, elle décide de remettre en question sa pratique professionnelle.

Elle se spécialise progressivement dans la conception d'espaces destinés à la petite enfance : crèches, lieux d'accueil, cafés parents-enfants, mais aussi aménagements d'espaces publics. Son travail vise à créer des espaces adaptés aux jeunes enfants tout en conservant une maîtrise des volumes et des usages.

Afin de mieux comprendre les besoins des enfants, elle complète sa formation par un CAP Accompagnant Éducatif Petite Enfance.

« C'est là où j'ai vraiment vu l'impact de l'aménagement spatial sur le développement de l'enfant, qu'il soit moteur ou cognitif. Et au-delà des enfants, il y avait aussi un impact sur les éducateurs. »

L'entretien mené avec la fondatrice de l'Atelier Bansar constitue un contrepoint aux regards issus du monde ferroviaire. Son travail sur la place de l'enfant dans les projets architecturaux permettait de déplacer le regard : plutôt que de partir de la gare et de chercher à y identifier la place des enfants, il s'agissait de partir de leurs besoins, de leurs capacités et de leurs manières d'appréhender l'espace. Cet entretien a permis d'apporter à l'analyse des éléments issus d'une approche centrée sur l'enfant et de questionner certains présupposés propres à la conception des espaces de transport.

Repenser la conception des espaces:

Son principal constat est que les formations consacrées à la petite enfance abordent très peu les espaces que les enfants traversent au quotidien. Elle souligne notamment que les trajets, les transports et les espaces de transition sont quasiment absents des réflexions pédagogiques.

« On ne prend jamais en compte le parcours de l'enfant dans les transports. Ce n'est jamais mis sur la table, alors qu'on devrait le considérer dès le début de la conception. »

Selon elle, les gares, les stations ou les espaces publics ne devraient pas être pensés uniquement comme des lieux fonctionnels de circulation, mais comme des lieux qui participent pleinement au développement de l'enfant.

Observer l'espace à hauteur d'enfant:

Sa méthode de travail repose avant tout sur l'observation. Pour concevoir un espace, elle cherche systématiquement à adopter le point de vue de l'enfant, au sens propre comme au sens figuré.

« J'essaie tout le temps de me mettre à hauteur d'enfant. Même les visuels que je produis sont réalisés à hauteur d'enfant. Ce changement de point de vue révèle un monde complètement différent. »

À environ soixante centimètres du sol, les perceptions changent: les obstacles, les repères visuels, les volumes ou encore les interactions avec les adultes sont vécus autrement. L'espace accompagne silencieusement l'enfant dans son développement, bien avant que celui-ci puisse verbaliser ce qu'il ressent.

L'affordance : laisser l'enfant expérimenter

Ghita Bansar mobilise le concept d'affordance, développé par le psychologue James J. Gibson. Cette notion désigne les possibilités d'action qu'offre spontanément un environnement. Pour elle, un bon aménagement ne consiste pas à multiplier les interdictions, mais à créer un environnement qui invite naturellement l'enfant à explorer, expérimenter et apprendre.

Elle estime que la culture française, aussi influencée par des choix politiques et réglementaires, tend à sur-sécuriser les espaces destinés aux enfants.

« À force de vouloir sécuriser, l'enfant n'expérimente plus. Je pense que c'est culturel. »

Les espaces de transition:

Les entrées, les halls ou les espaces d'accueil constituent pour Ghita Bansar des lieux essentiels.

Ils ne sont pas seulement des espaces de passage. Ils permettent à l'enfant de passer progressivement d'un univers à un autre.

Dans une gare par exemple, les espaces situés entre le parvis, le hall, les quais et les trains devraient être conçus comme de véritables espaces de transition.

Elle souligne d'ailleurs que l'accueil commence avant même l'entrée dans la gare.

« Il faut aussi sortir de la gare, accueillir l'enfant dès le parvis. »

Les gares pensées en intégrant enfants :

Selon l’architecte, les gares pourraient être largement repensées pour mieux accueillir les enfants. Elle évoque plusieurs pistes :

● créer des espaces de pause

● travailler davantage l'acoustique afin de limiter la saturation sonore, particulièrement problématique pour les enfants et les personnes neuroatypiques

● proposer des repères sensoriels

● aménager des transitions plus lisibles entre les différents espaces (hall, quais, circulations)

Elle insiste particulièrement sur la création de repères qui permettent à l'enfant de se construire une représentation mentale du lieu.

“Les enfants apprennent principalement par la répétition ludique.”

Un même trajet ludique répété quotidiennement devient progressivement un repère rassurant. L'aménagement peut accompagner cette mémorisation grâce aux couleurs, aux matières, aux formes ou encore aux éléments sensoriels.

Une signalétique adaptée :

Ghita Bansar considère la signalétique comme un enjeu majeur. Elle cite l'exemple de Madrid où la signalétique est pensée de manière inclusive, notamment avec des informations traduites en braille.

Selon elle, la France reste en retard sur ces questions. “C’est culturel’

Elle imagine une signalétique spécifi quement adaptée aux enfants :

● panneaux installés à hauteur d'enfant

● repères directement au sol pour les plus petits

● utilisation de la couleur

● codes visuels simples

● repères sensoriels facilitant l'orientation

Ces dispositifs permettraient aux enfants d'acquérir progressivement une autonomie dans leurs déplacements.

Imaginaire et répétition :

Pour Ghita Bansar, les espaces doivent également nourrir l'imaginaire.

L'enfant construit sa compréhension du monde grâce aux expériences répétées.

Créer des repères récurrents, des éléments reconnaissables ou des parcours ludiques favorise cette appropriation de l'espace.

Elle regrette qu'en France les enfants disposent de trop peu d'occasions d'expérimenter librement leur environnement.

« L'expérience de l'enfant aide à développer un imaginaire, mais surtout un sens critique. En France, il n'a pas assez d'opportunités. »

Des espaces pour toutes les générations :

Elle défend une conception inclusive de l'espace public. Selon elle, il ne faut pas cloisonner les usages en créant des espaces uniquement pour les enfants, uniquement pour les parents ou uniquement pour les travailleurs.

Au contraire, les lieux doivent permettre la rencontre entre les générations.

Une gare plus ludique :

Enfin, Mme Bansar invite à repenser certaines solutions techniques. L’idée d'installer un toboggan dans une gare est discutée (encore faut-il que l'adulte prenne le temps à hauteur d'enfants!):

Au-delà de l'aspect ludique, cette proposition interroge les choix d'aménagement :

● un toboggan pourrait, dans certains cas, être moins coûteux à entretenir qu'un ascenseur

● il transformerait un déplacement fonctionnel en véritable expérience

● il encouragerait les enfants à s'approprier le lieu.

Cette idée illustre sa conviction générale: les infrastructures publiques peuvent être pensées autrement, en intégrant le plaisir, l'autonomie et l'expérience des usager.e.s dès leur conception.  

Aucune de ces actions ne demande une « gare pour enfants ». Toutes rendent la gare plus habitable pour chacun."

Merci à Charlotte pour ce regard rigoureux et sensible et pour sa proposition d'échange!

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Illustration vintage de bébés jouant dans une pièce claire avec un tapis représentant un paysage avec arbres et maisons miniatures.